
Nous mettions en avant dans un précédent post intitulé « Pourquoi les banques ne prêtent pas aux labels indépendants ? » la nette diminution des avances délivrées par les distributeurs (majors et gros indépendants) aux labels de musique d’où la nécessité pour ces labels de se tourner vers d’autres sources de financements. Nous mettions alors en évidence l’incompétence des outils traditionnels comptables pour refléter la santé financière d’un label de musique. Néanmoins, il semble qu’il existe des sociétés d’investissement privé prêtes à investir dans des entreprises musicales. Quelles sont ces sociétés ? Dans quels domaines portent leurs investissements ? Ces investissements vont-ils remplacer progressivement les avances des distributeurs et par la même doter les artistes d’une véritable liberté quant au choix de leur stratégie marketing ? Telles sont les questions auxquelles nous nous proposons de répondre ici.
VC et PE : kezako ?*Tout d’abord, présentons le pourquoi et le comment de ces mystérieux investisseurs privés. On les appelle des VC (venture capital) firms ou PE (private equity) firms, ce sont des sociétés qui prennent une participation au capital d’autres sociétés, et qui participent à leur management. Leur intérêt est simple, faire des bénéfices. Soit la société d’investissement tente d’augmenter la valeur de la société pour ensuite revendre ses parts et réaliser ainsi une plus-value, soit la société reste actionnaire de la société investie et prélève logiquement en tant qu’associé sa part sur les bénéfices (ou les pertes). Ces investissements peuvent intervenir à différents stades de développement d'une société. Aux côtés de ces VC et PE firms, on peut également trouver des réseaux de Business Angels, des cercles d’affaire qui agissent de la même façon que les PE et VC mais sur des montants bien moindres. Néanmoins, les réseaux de BA spécialisés dans l’industrie musicale sont très peu nombreux pour ne pas dire inexistants.
Un big PE deal : EMI et TERRAFIRMA *
Pour mieux comprendre de quoi il retourne je vous propose le dernier gros exemple en date, la prise de participation du groupe Américain Terrafirma dans le géant Britanique EMI music group au nez et à la barbe de Warner. Ici, l’objectif du groupe est clair. Acquérir une Major en perte de vitesse à prix bas, procéder à de nombreux investissements et changements stratégiques pour ensuite revendre la bête beaucoup plus chère. Mais, me direz-vous, en quoi ce gros deal me concerne-t-il moi indépendant ? En effet, le gigantisme de la transaction n’a pas grand-chose à voir avec les investissements privés plus « classiques » réalisés dans l’industrie musicale.
KI investit dans KOI ? *
Un rapide tour d’horizon des portefeuilles des VC firms répond assez vite à la question. Les sociétés d’investissement investissent peu dans les sociétés musicales, ces quelques sociétés sont avant tout britanniques et investissent principalement... je vous le donne en mille... dans des sociétés britanniques!!!! L’avance prise par les Britanniques dans l’investissement privé dans le contenu est très facile à expliquer : la Grande-Bretagne est le temple de la transaction financière et les sociétés d’investissement sont extrêmement nombreuses. De plus, l’AIM (l’association des labels indépendants Britanniques) a pris très vite en considération ces possibilités de financement privé et organise des Big Wednesday, où Investisseurs privés et Entreprises musicales peuvent se rencontrer.
Cependant, les investissements ne portent que très rarement sur le contenu (labels et éditeurs musicaux) mais sur ses à-côtés (nouvelles technologies, distribution digitale). Ainsi, parmi les bénéficiaires de ces investissements on peut noter la présence des plateformes digitales 7digital, Vitaminic, ou Music Brigade, les outils de recherche internet Ricall, Apach Network’s All Music Box, ou Bebo, et des sociétés spécialisées dans la musique associée aux mobiles telles Spodtronic, ou Shazam entertainment. Notons également la très innovante société Française MXP4 (inventeur de la musique interactive) qui a réussi une très intéressante levée de fonds auprès des sociétés d’investissement Sofinova et Ventech.
Pour ce qui est des investissements dans le contenu musical, il est à noter que les investisseurs ont une nette préférence pour les éditeurs musicaux (la santé du secteur n’est plus à prouver) tels Stage 3 music ou Boosey and Hawkes. Les investisseurs privilégient également les producteurs de contenu dont la réputation n’est plus à faire et dont l’activité ne consiste pas seulement en la production de contenu mais également en la distribution physique et la production et la distribution de contenu audio-visuel (Castle music, Naïve, Eagle Rock entertainment ou Ministry of Sound par exemple).
Si les VC n’investissent que rarement dans l’industrie musicale dédiée au contenu, il est à noter l’émergence de fonds spécialisés dans le contenu musical au premier rang desquels le britannique Ingenious Media plc. La société gère aujourd’hui deux fonds dédiés au contenu musical : le fonds music VCT1 (£15m) et le fonds music VCT2 (£26m). Les investissements de la société consistent en la réalisation de Joint Ventures aux côtés de labels indépendant pour développer des projets d’albums précis (dernier album de Prodigy ou Peter Gabriel par exemple) dans lesquels la société investit en moyenne £2M. Les labels indépendants bénéficiaires sont par exemple : Cooking Vinyl, High level recording, IE music, GR8 pop, Kuba music, ou Independiente.
Notons enfin, que Ingenious ne réalise pas seulement des investissements dans le contenu musical, la création de deux fond dédiés aux festivals et salles de concerts (Live VCT1 and 2) montre que la société a parfaitement pris en compte les secteurs porteurs de l’industrie musicale.
Des investissements privés pour plus de liberté ? *
Certains en viennent même à penser que ces investissements privés représentent une nouvelle liberté pour leurs bénéficiaires. D’après eux, le système d’aujourd’hui est malsain en ce sens que les apporteurs de fonds sont également les prestataires de service: les éditeurs phongraphiques et distributeurs au premier rang desquels, les majors. Leur pouvoir de négociation extrêmement fort ne tendrait pas à maximiser la qualité des prestations (marketing, communication). Le financement privé, il est vrai, permet enfin la réalisation de la dualité client, fournisseur de service, mais les intérêts des investisseurs privés valent-ils vraiment mieux que ceux des distributeurs majors et indépendants ?
Pourquoi si peu d’investissements privés dans le contenu musical ? *
L’investissement privé dans le contenu musical est encore marginal en Europe, et ce même en Grande-Bretagne où l’investissement privé est très utilisé dans les autres secteurs. La crise de la musique enregistrée peut aisément expliquer ce comportement des financiers mais pas seulement. Les secteurs musicaux bénéficiaires d’investissements ne sont pas sans rappeler les critiques que nous faisions à la Long Tail de Chris Anderson sur ce blog, à savoir une évolution de l’économie musicale dans le sens des distributeurs et plateformes numériques mais pas dans le sens des producteurs de contenu.
Une autre explication peut être avancée sur le faible niveau des investissements privés dans le contenu musical, il peut s’agir de l’ignorance des acteurs indépendants de l’industrie musicale de ces sociétés d’investissement privé. En effet, une étude britannique montrait que seulement 3% des PME de l’industrie musicale avaient déjà demandé des financements privés.
Enfin, il est possible que les montants des transactions dans l’industrie musicale soient trop faibles au regard des préoccupations des PE et VC à l’exception des transactions portant sur les majors du secteur.
Pour en savoir plus :*
Un rapport passionant sur le recours au financement privé des PMEs de l’industrie musicale britannique.
DCMS :Department for Culture, Media and Sport SME Music Businesses: Business Growth and Access to Finance Final Report , 5 April 2006 http://www.culture.gov.uk/NR/rdonlyres/76D31D34-6F7D-4A8B-8C27-01B898D829D2/0/MusicBusinessSurvey.pdf
Le site internet de LA société d’investissement spécialisée dans le contenu.
Ingenious media website http:// www.ingeniousmedia.co.uk